La Voix des Allobroges n°9, septembre-octobre 2006
A quand le réveil du Tonkin ?
Toujours soucieuse des méfaits de la pollution, notre correspondante chablaisienne se dit que la réouverture de la
ligne du Tonkin résoudrait une part du schmilblick. Mais cela empêcherait-il monsieur Francina de dormir ?
On se fait du souci dans le
Chablais : il y a de plus en
plus d’automobiles et de
camions. Ce n'est pas nouveau,
mais comme c’était déjà de plus
en plus il y a dix ans, là, ça nous fait
carrément beaucoup, énormément.
Bref, on circule mal. Et le problème
ne va pas disparaître... Alors, faisons
des routes ! Simple, mais question
pollution, c’est pas top... Le rapport
PASED 74 du 30 septembre 2004, mis
en ligne via le conseil général, va
dans ce sens, notamment avec la voie
rapide entre Thonon et le fameux carrefour
des Chasseurs. Mais il a été
rédigé dans l’ignorance de l’envolée
du baril de pétrole et, donc, de l’augmentation
du coût de revient du kilomètre
en automobile. Envolée du
prix du baril qui augmentera la
demande de transport non automobile...
Dans ledit rapport, on trouve
très peu de traces de préoccupations
environnementales. Et c’est bien
dommage car non seulement une
route modifie un paysage, mais, en
plus, elle génère du trafic et, en conséquence,
de la pollution. Bien... Donc
on construit une 2x2 voies jusqu’à
Thonon. Et après ? Panique jusqu’à St-
Gingolph, où, là, on s'attend aussi à
voir augmenter le trafic.
Et si on se remettait à prendre le
train ? Ben oui, faut pas oublier que
ça existe encore... Mais avec le train,
on est bloqué à Evian. C’est que la
ligne du Tonkin, voie ferrée reliant
Evian et St-Gingolph, a été fermée en
1988. Ce tronçon ferroviaire, construit
en 1872, porte ce nom de Tonkin
car il fait partie de la ligne imaginée
pour relier la France aux colonies
d’Indochine. Il nous reliait toutefois
d’abord à la Suisse en rejoignant la
ligne du Simplon à St-Maurice. Cette
liaison est donc fermée, mais, depuis
1988, les associations écologistes ou
d’usagers des transports, de chaque
côté de la frontière, réclament sa
réouverture aux passagers comme au
fret. Ainsi, une partie du transport
des eaux d’Evian transitant vers la
Suisse, ou plus loin,
pourrait s’effectuer en
train. Voire, puisque
c’est malgré tout un
axe international,
délesterait le tunnel du Mont-Blanc.
Mais là, l’argument écologiste butte
sur la tendance inverse : le trafic
ferroviaire diminue. On ne va donc
pas espérer qu’il reprenne sur la voie
du Tonkin !
En 2001, Louis Mexandeau, un
député du Calvados, et Bernard
Comont, ancien maire d’Amphion,
s’étaient pourtant rendus de concert
au ministère des Transports pour
demander la réouverture de la ligne.
Mais là où le bât blesse, c’est qu’un
rapport sur le coût de la réouverture
de la ligne du Tonkin rendu peu après
au ministre des Transports annonce
un chiffre énorme, impossible à
accepter. « Faux ! », clament à ce
moment-là les dirigeants des associations.
Le chiffre aurait été gonflé pour
compromettre toute chance de réouverture
de la ligne. Possible... Il reste
que tout le monde continue de penser
qu’il nous faut des trains pour
faire diminuer le trafic des poids
lourds (ceux qui ne font que traverser
le Chablais et dont le nombre a tragiquement
augmenté lors de la fermeture
du tunnel du Mont-Blanc sans
jamais redescendre par la suite), mais
que se passe-t-il réellement ? Rien. Et
les gares, côté suisse,
n’en finissent pas d’être
belles et fleuries,
dans l’attente d’un
train qui n’arrive pas.
Peut-être bien pour le plus grand bonheur
de monsieur Francina, député
UMP et maire d’Evian, qui aurait
avoué devant plusieurs membres
d’associations qu’il ferait tout pour
que le trafic ferroviaire n’augmente
pas dans sa ville. Parce que les trains
passent près de chez lui et qu’il aurait
peur d’être réveillé la nuit… Et ça
vous fait rire ?
Elise Boucheraz
«En quoi ça me dérangerait ?»
Démentant s’opposer au train pour dormir tranquille,
le maire d’Evian estime que ce sont nos mauvaises
habitudes qui plongent la ligne du Tonkin dans un
profond sommeil.
Monsieur Francina, êtes-vous pour la
réouverture de la ligne du Tonkin ?
J’ai fait fonctionner le train touristique
pendant plus de dix ans, ce qui nous a
coûté la peau du dos. Alors aujourd’hui,
je pense qu’il faut garder l’emplacement
pour les générations futures, mais
les travaux nécessaires à sa réouverture
coûteraient 500 millions de francs.
La région a bien fait une étude qui dit
que tout est beau, que tout est joli, mais
je suis très sceptique. Ils disent que cela
va se faire. J’aimerais bien voir.
Est-il vrai que vous avez déclaré ne
pas vouloir plus de train sur Evian
afin d’éviter que le bruit ne vous
dérange ?
Ça va pas la tête. Les gens sont mauvaise
langue, j’ai jamais dit ça. J’ai le chemin
de fer devant chez moi et toutes les
manoeuvres se déroulent à 200 m de
ma maison. Mais la journée, je ne suis
pas chez moi alors je ne vois pas en quoi
ça me dérangerait.
La nuit, ça pourrait vous empêcher
de dormir…
Ils ne pourraient pas faire passer des
Démentant s’opposer au train pour dormir tranquille,
le maire d’Evian estime que ce sont nos mauvaises
habitudes qui plongent la ligne du Tonkin dans un
profond sommeil.
trains la nuit. Les gens ne voudraient
pas. Ici, j’ai 4% de chômage, mais cela
rend les gens encore plus égoistes. En
Haute-Savoie, ils ont la bouche pleine et
ne se rendent pas compte de la qualité
de vie qu’ils ont. Ils sont très individualistes
et penser qu’ils vont prendre le
train, c’est de l’utopie.
Mais leur qualité de vie est menacée
par la pollution et on sait qu’il faut
transférer un maximum de transports
de la route vers le rail. Nos voisins suisses
l’ont bien compris. Alors, vous ne
croyez pas à l’avenir du rail ?
Si, mais pas dans les dix ans à venir. C’est
que rien n’a été fait depuis cent ans en
pays de Savoie. Même à Chambéry, il y a
encore la ligne construite par Napoléon
au moment de l’annexion. Les Suisses ont
au contraire une culture du rail. C’est sensationnel,
mais en France, on n’a pas ça.
On ne peut pas inverser rapidement le
système car il faut une volonté nationale,
une volonté régionale et mettre des sous.
Alors entre dire les choses et s’y mettre,
des générations vont passer.
Propos recueillis par B.P.